L’analyse du risque politique au service de l’actualité tchadienne : l’article d’International Crisis Group « Tchad : Quels risques après la mort d’Idriss Déby ? »

Il y a quelques jours, l’International Crisis Group (ICG) a publié une fine analyse de la situation politique actuelle au Tchad. La soudaine mort d’Idriss Déby a en effet surpris les observateurs de la région sahélienne. Elle constitue aussi un vrai cas d’école pour penser et analyser les risques politiques. À travers un jeu de questions-réponses (Q&A) pour ICG, Richard Moncrieff, Thibaud Lesueur et Claudia Gazzini s’escriment donc à analyser le climat politique au Tchad et au Sahel. 

Idriss Déby venait d’être réélu une sixième fois et semblait « indéboulonnable ». Arrivé au pouvoir par les armes en 1990, Déby était en effet au pouvoir depuis 30 ans. Ironie de l’histoire : il serait mort alors qu’il était occupé à faire face à un groupe rebelle, le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Deux pistes sont avancées à l’heure actuelle pour expliquer son décès: il aurait été blessé sur le front alors qu’il dirigeait ses hommes contre le FACT ou lors d’une négociation avec les rebelles qui aurait mal tourné. 

            Alors que les observateurs continuent de se questionner sur les circonstances de sa mort, ce sont les conséquences de celle-ci qui inquiètent les analystes qui étudient le Tchad et le Sahel. Idriss Déby était un des fers de lance de la lutte contre le terrorisme et l’un des partenaires clés de la France dans la région. Les soldats tchadiens sont déployés dans toute la région au sein de la MINUSMA et du G5 Sahel. Comment l’engagement du Tchad est-il appelé à évoluer dans la sous-région ? Pour assurer la transition politique, l’armée tchadienne a constitué un comité militaire avec à la tête de celui-ci le fils du président Déby, Mahamat Idriss Déby, un jeune général de 37 ans... Ce comité aurait ainsi la charge de mener la transition pour les prochains 18 mois. Écart constitutionnel douteux et coup d’État qui ne dit pas son nom…Et réaction française plutôt timorée comparativement au coup d’état au Mali en août 2020. Peut-on considérer que ce régime mènera une réelle transition politique au Tchad et de quelle façon ? Comment gèrera-t-il la rébellion armée ? Que dire des diverses oppositions politiques au Tchad et au sein de la diaspora vis-à-vis du comité militaire ?

            L’article d’International Crisis Group « Tchad : Quels risques après la mort d’Idriss Déby ? » est dès lors un excellent exemple d’une analyse fine et méthodique du risque politique. J’invite à lire cet article. Les auteurs ont d’excellents réflexes analytiques pour brosser le portrait de la situation. Voici quelques-uns des réflexes que j’ai relevés et qui ont attiré mon attention :  

1)    Le vocabulaire est soigné. Les auteurs s’assurent de préciser leur degré de certitude. Ils ne prétendent pas être certains et utilisent des termes comme « possiblement » ou « plausiblement » lorsqu’ils s’inscrivent dans des schèmes hypothétiques. 

2)    L’article présente l’ensemble des acteurs nationaux et internationaux, les acteurs du régime, les rebelles, l’opposition. Les auteurs ne se limitent pas à cela. Ils donnent aussi des détails sur les logiques relationnelles entre les acteurs : les oppositions et les jeux d’alliance existants ou possibles. Il est toujours pertinent d’adopter une approche relationnelle pour saisir des dynamiques politiques. 

3)    Ils mobilisent aussi différents niveaux d’analyse (international, régional, transnational, national, local..). Ils manient la dialectique entre ces niveaux d’analyse avec habileté. Ils expliquent comment le théâtre libyen peut avoir un impact sur la réalité au Tchad par exemple. 

4)    Ils donnent quelques éléments sur les trajectoires de certains leaders clés au pouvoir ou dans les mouvements.   

5)    Ils tiennent compte des imaginaires des populations locales. Un évènement politique ne peut être compris si on se contente de le lire à travers des schèmes logiques externes qui ignorent la perspective des acteurs locaux. 

J’ai d’ailleurs écrit récemment un chapitre résumant les réflexes analytiques à avoir pour faire, à l’image de cet article, de bonnes et pertinentes analyses portant sur les risques politiques. Il s’agit du chapitre 5 dans l’ouvrage que j’ai co-dirigé. Ci-dessous les références. N’hésitez pas à vous procurer le livre et à nous revenir avec vos commentaires! D’autres surprises sont à venir! À tout bientôt! 

 

Bencherif, Adib et Frédéric Mérand (dir.). 2021. L’analyse du risque politique. Montréal : Presses de l’Université de Montréal. 

 Bencherif, Adib. 2021. « Réflexes analytiques et outils méthodologiques qualitatifs », Chapitre 5, dans Adib Bencherif et Frédéric Mérand (dir.). L’analyse du risque politique. Montréal : Presses de l’Université de Montréal (PUM), pp.99-117. 

 

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